D’EUX (REGARDE-MOI)
Roman des marées, des mensonges et des amours qui reviennent avec le traversier
Inspiré librement des chansons de l’album D’EUX
Avoir lu :
Les secrets familiaux ont une odeur. Personne ne parle jamais de ça. On parle des révélations. Des drames. Des larmes. Mais jamais de l’odeur. Pourtant, quand Élodie ouvrit la boîte, une odeur monta immédiatement. Le carton. La poussière. Le temps. Et quelque chose d’autre. Quelque chose qui ressemblait à la nostalgie. La nostalgie sent toujours un peu le sous-sol.
Elle était seule dans le grenier. Sa mère était partie marcher sur la plage. Du moins, c’était ce qu’elle avait annoncé.
Aux Îles, marcher sur la plage est souvent une activité. Parfois une thérapie. Parfois une fuite.
Élodie regarda les enveloppes. Il y en avait des dizaines. Peut-être des centaines. Certaines portaient encore les timbres. D’autres étaient attachées avec des élastiques rendus aussi fragiles que les promesses électorales. Elle en choisit une. 1988. Une autre. 1989. Puis une troisième.
Les lettres étaient signées de la même façon. Marcel. Simplement Marcel. Comme si tout le monde savait déjà de qui il s’agissait. Ce qui était probablement vrai. Parce qu’aux Îles, pendant longtemps, tout le monde avait probablement su. Sauf elle.
Comme disait souvent sa grand-mère :
« Quand tout le village connaît une histoire sauf toi, c’est rarement parce que t’es chanceuse. »
Élodie commença à lire. Au début, elle sourit. Les lettres racontaient des affaires ordinaires. Des histoires de pêche. Des tempêtes. Des projets. Des rêves. Puis quelque chose accrocha son attention. Une phrase. Pas une grosse phrase. Pas une révélation. Juste une phrase.
J’espère qu’un jour y va me regarder comme son père.
Élodie fronça les sourcils. Elle relut. Puis relut encore. Le grenier devint soudain beaucoup plus silencieux. Elle connaissait l’écriture de sa mère. Elle connaissait aussi celle de son père. Enfin. Celui qu’elle appelait son père. Richard Lapierre. L’homme qui lui avait appris à conduire. À changer un pneu. À tenir une perceuse. À reconnaître les tempêtes avant les météorologues.
Richard était mort depuis sept ans. Et jamais. Pas une seule fois. Jamais. Quelqu’un n’avait laissé entendre qu’il existait une autre histoire.
Élodie continua sa lecture. Son cœur accélérait. Les lettres devenaient plus intimes. Plus personnelles. Plus compliquées. Comme les humains. Une enveloppe tomba sur le plancher.
Une photo glissa. Une vieille photo carrée. Un peu délavée. Rose. Très jeune. Marcel. Très jeune. Et derrière eux, une plage. Une plage qu’Élodie reconnut immédiatement. La Dune du Sud. Même le vent semblait identique.
La photo avait été prise bien avant sa naissance. Bien avant plusieurs tempêtes. Bien avant beaucoup de choses. Mais ce qui la troubla n’était pas la photo. C’était ce qui était écrit derrière. D’une écriture nerveuse.
Pour notre famille future.
Élodie sentit quelque chose tomber dans son ventre. Pas un choc. Pas encore. Un déplacement. Comme quand une grosse vague retire soudain le sable sous tes pieds. Tu es encore debout. Mais tu sais déjà que quelque chose vient de changer.
Au même moment, de l’autre côté du village, Rose marchait dans les dunes. Le vent fouettait ses cheveux. Les herbes ondulaient. Les vagues roulaient doucement. Elle avançait sans vraiment regarder où elle allait. Parce que certaines personnes marchent pour admirer le paysage. D’autres marchent pour survivre à leurs pensées.
Rose appartenait clairement à la deuxième catégorie. Puis elle aperçut quelqu’un assis sur un vieux banc de bois. Marcel. Évidemment. Aux Îles, lorsqu’on tente d’éviter quelqu’un, l’univers considère souvent ça comme une suggestion.
Marcel leva les yeux. Rose s’arrêta. Le vent passa entre eux. Un long moment. Puis Marcel parla.
— Bonjour Rose.
Sa voix avait changé. Les cheveux changent. Les visages changent. Les corps changent. Mais certaines voix continuent de savoir exactement où habite ton cœur.
— Bonjour Marcel.
Silence. La mer travaillait à leur place.
— Ça fait longtemps.
— Un peu.
Quarante ans. Aux Îles, on appelle ça “un peu”.
Marcel regarda l’horizon.
— J’ai souvent pensé à toi.
Rose sentit immédiatement son système nerveux faire une cabriole. Le maudit. Même à cinquante-neuf ans, il était encore capable de lancer une phrase dangereuse avec la même simplicité qu’un pêcheur lance un casier.
— T’aurais pu écrire.
La phrase sortit toute seule. Comme un homard qui réussit à sortir du panier.
Marcel baissa les yeux. Longtemps. Trop longtemps. Puis il murmura :
— J’ai écrit.
Le vent sembla s’arrêter. Même les goélands se turent. Bon. Pas les goélands. Les goélands ne se taisent jamais. Mais le monde autour d’eux venait tout de même de changer. Parce qu’au même instant, dans un grenier de Havre-aux-Maisons, Élodie tenait justement entre ses mains des dizaines de lettres. Et parce qu’une question venait de naître. Une question assez grosse pour traverser l’archipel au complet.
Si Marcel avait écrit… Qui avait empêché les lettres d’arriver ?
Suite demain : JE SAIS PAS






L’hameçon est lancé. Déjà accroché